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La voix du Jardin

Avec La Voix du Jardin, nous partageons les mots d’Éric Domb, président et fondateur de Pairi Daiza. Cette série de textes ouvre une fenêtre plus intime sur le Jardin : ses émotions, ses inspirations, les rencontres qui le façonnent et les réflexions qui guident son évolution.

23 mars 2026

La huitième Voix du Jardin

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Parmi les voix du temps et des hommes, celle-ci ne cherche ni à plaire ni à convaincre. Elle vient rappeler ce que l’on sait déjà, mais que l’on préfère oublier : le vivant ne se protège pas avec des idées, mais avec des actes.

LES MAINS PROPRES OU LES MAINS QUI SOIGNENT ?

Protéger un animal n’est pas une opinion. C’est une charge. Ce n’est pas un discours. C’est une dette.

Il existe deux façons d’aimer les animaux.

Ceux qui agissent.
Et ceux qui parlent.

Les premiers se lèvent tôt. Ils soignent, nourrissent, nettoient, veillent. Ils restent quand la souffrance dure. Ils assument ce que les autres refusent de voir. Ce sont les soigneurs, les vétérinaires, les admirables bénévoles des refuges et les autres équipes de terrain. Ils portent le vivant, concrètement. Sans eux, des animaux meurent. Très vite.

Les seconds s’indignent. Ils dénoncent, accusent, simplifient. Ils distribuent le bien et le mal depuis l’extérieur. Mais ils ne soignent pas. Ils ne nourrissent pas. Ils ne prennent rien en charge. Ils parlent du vivant sans jamais en porter le poids.

Et pourtant, ce sont eux qu’on écoute.

Parce que l’indignation est facile. Elle ne salit pas les mains. Elle ne fatigue pas. Elle ne contraint à rien.

Elle donne même bonne conscience.

L’indignation est un luxe de spectateur. Le soin est un devoir d’acteur.

Un mécanisme s’est installé. L’émotion attire l’attention. L’attention attire l’argent. L’argent entretient le discours. Et le discours a besoin que le problème dure.

Leurs dons financent de la communication. Nos billets financent la conservation.

Une solution, elle, dérange. Elle met fin au récit. Elle supprime l’image. Elle rend inutile la dénonciation.

Alors on la combat.

Pas toujours frontalement. Mais systématiquement : on doute, on retarde, on discrédite. Non pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle fonctionne.

Un animal réellement pris en charge ne sert plus à rien… sauf à vivre.

Nos mains sont souvent sales. Mais nos consciences sont claires.

Et cela dérange.

Alors cessons de détourner le regard.

La question n’est pas idéologique. Elle est brutale.

Veut-on aider les animaux ou veut-on continuer à parler d’eux ?

Car un animal ne vit pas dans un débat. Il vit dans un corps. Avec la faim. La douleur. L’urgence.

Et cela ne se traite pas avec des mots.

Cela se traite avec des mains.

Des mains qui nourrissent.
Des mains qui soignent.
Des mains qui restent quand plus personne ne regarde.

Le reste n’est que posture.

On prétend défendre le vivant tout en détruisant le lien qui permet de le protéger. On appelle cela libération. C’est souvent de l’effacement.

Moins de lien.
Moins de connaissance.
Moins d’attachement.

Et à la fin : plus rien à défendre.

Alors une seule question compte.

Qui est là quand il faut faire ? Quand il faut assumer ? Quand il n’y a plus de slogan, plus de caméra, plus d’audience ?

Pas dans un texte.
Pas dans un principe.
Pas dans une indignation.

Mais face à un animal. Réel. Dépendant. Vivant.

Aujourd’hui.

Maintenant.

Il y a ceux qui parlent des animaux.

Et ceux qui en répondent.

Les premiers protègent une image.
Les seconds protègent des vies.

Les animaux n’ont que faire des opinions.

Ils ont besoin de mains.

Éric Domb

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22 février 2026

La septième Voix du Jardin

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En ce mois de Ramadan, le Jardin s’incline devant celles et ceux qui choisissent la patience, la maîtrise et le partage.

La Voix du Jardin n’est pas une opinion.

C’est un moment où nous nous taisons un peu.
Où nous écoutons battre le cœur humain, quand il cherche la lumière.

À Noël, nous avions parlé d’une naissance.
Une fragilité confiée au monde.

Aujourd’hui, c’est un autre geste que nous regardons.

Avant l’aube, des millions de femmes et d’hommes se lèvent dans le silence.
La maison dort encore.
Il fait froid, parfois.
Une petite flamme éclaire un coin de table.
Du pain. Un peu d’eau.
Un sourire, peut-être, avant de replonger dans la nuit.
Ils savent que bientôt, ils ne boiront plus.
Qu’ils ne mangeront plus avant le soir.

La journée s’étire.
La soif devient une présence.
La faim, un murmure qui monte dans le ventre.
Elle serre la gorge.
Elle rappelle que le corps n’est pas un maître, mais une promesse fragile.

Personne ne regarde.
Personne n’applaudit.
Et c’est peut-être là que réside la plus grande beauté : ce choix de la retenue, sans témoin, sans revendication.

Dans un monde qui pousse à consommer, ils apprennent à attendre.
Dans un monde bruyant, ils apprennent le silence.
Et quand le soir revient enfin, une main tremblante tend un verre d’eau.
Une autre main le prend.
Les lèvres touchent l’eau.
Un frisson, presque d’enfance.
Comme si la vie, soudain, recommençait.

Dans le Jardin, les arbres traversent l’hiver sans bruit.
Leur dépouillement n’est pas une fin, mais la promesse d’une sève plus pure.

Le Ramadan a cette même pudeur : se vider un peu pour laisser passer la lumière.

Croire ou ne pas croire importe peu.

Ce qui touche, c’est la fidélité silencieuse de l’effort, la tendresse infinie d’un geste invisible.

Ce soir, quelque part dans le monde, une mère sert un verre d’eau à son enfant.
Leurs regards se croisent.
Personne ne parle.
Alors quelqu’un murmure : « merci » .
Tout bas, comme on dit les choses les plus importantes.
Dans ce mot, il y a tout : la fatigue, la douceur, la gratitude et cette lumière fragile qui naît quand un être pense à un autre avant lui-même.

C’est de là que surgit la beauté.
Là où la beauté éveille l’amour.

Éric Domb

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9 janvier 2026

La sixième Voix du Jardin

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Ces mots naissent ici, dans un lieu où le succès n’a de sens que s’il protège.

On parle parfois de chiffres, de succès, de sauvetages, de ce qui se voit.
Mais ce qui compte vraiment repose souvent sur celles et ceux dont on ne parle jamais — dans les jours heureux comme dans les moments plus sombres.

La sixième Voix du Jardin

À ceux dont on ne parle jamais

Le monde parle beaucoup.
Il parle fort.
Il parle vite.

Dans ce tumulte, il oublie ceux qui le font tenir.

Si tu es encore là quand tout vacille et que les mots ne suffisent plus, alors cette Voix s’adresse à toi.
À toi qui es là quand les autres se retirent et qu’il faut néanmoins avancer, parce que cela compte.

À toi qui ne te lèves pas le matin en espérant être remercié le soir.
Tu n’y penses pas un instant.

À toi qui fais ce qui doit être fait par fidélité à ce qui importe.
Puis tu t’effaces.

Souvent, personne ne te remarque.
Une porte se ferme.
La journée continue.

Et pourtant, tu es resté.
Fatigué parfois, silencieux souvent, debout toujours.

Parfois, tu te demandes combien de temps encore tu tiendras,
et tu continues quand même.

Tu soutiens.
Tu soignes.
Tu aides.
Tu consoles.

Tu demeures.

Et c’est ainsi, simplement, que quelque chose continue.

Tu n’attends ni gratitude ni citation.
Et pourtant, grâce à toi, quelque chose demeure possible.

On te trouve là où l’humanité pourrait céder.
Et où, par des gestes invisibles, elle ne le fait pas.

On te trouve là où il serait plus simple de partir.
Et où quelqu’un choisit, malgré tout, de rester présent.

Si ces mots font surgir un visage,
ou cette fatigue que l’on devine sans qu’elle ait besoin d’être dite,c’est qu’ils s’adressent à toi.

Alors moi, je te dis :

Merci.

Merci pour ce qui est porté sans être nommé.
Merci pour ce qui est maintenu debout sans éclat.
Merci pour cette manière de rester humain quand tout invite à l’inverse.

Quelqu’un reste.

Et parce que quelqu’un reste,
tout n’est pas perdu.

Éric Domb

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19 décembre 2025

La cinquième Voix du Jardin

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Pour tous ceux qui espèrent encore que la vie épargnera ceux qu’ils aiment.

Chères Amies, Chers Amis de Pairi Daiza,

Dans ce lieu où la beauté ouvre les cœurs, certains mots doivent être dits doucement.
Voici mes vœux.

Depuis le premier jour, je marche dans ce Jardin avec vous.

Et lorsque l’année se referme, la même scène revient.

Les écrans s’allument, les messages se croisent, chacun cherche la phrase originale… et finit par déposer un vœu semblable aux autres : réussite, chance, bonheur.

Derrière ces mots convenus, il ne reste qu’une seule prière, ancienne comme la peur humaine, ce souhait simple et universel :
« Que ceux que nous aimons soient préservés, entourés, jamais seuls.
Que personne ne tombe.
Pas cette année. Pas encore. »

Alors, que devient-on quand nos vœux les plus sincères n’arrêtent rien ?

La vie marche parfois sans bruit.
Elle traverse un matin ordinaire, ouvre une porte familière et soudain quelqu’un n’est plus là.
Une voix.
Un rire.
Un geste posé dans un couloir.
Et le monde devient trop vaste pour un seul cœur.

Alors le silence n’apaise plus.
Il s’installe.
Et il faut réapprendre à respirer.

Pour certains d’entre nous, ce jour est déjà derrière eux.
Ils vivent avec une chaise restée vide, avec un prénom murmuré sans voix, avec une absence qui s’invite dans les gestes les plus simples : mettre la table, fermer une fenêtre, reconnaître une chanson revenue trop tôt.
Ils avancent pourtant, accompagnés de cette absence.
Ils sourient encore.

Certains sourires que vous voyez aujourd’hui ont été arrachés à des nuits très sombres.
Ils viennent de loin.

Si ce Jardin existe, ce n’est pas pour faire oublier la peine.
C’est pour qu’elle ne soit pas jugée.
Pour que l’on puisse marcher plus lentement, regarder plus longtemps et déposer, sans mots, ce qui pèse trop.

Parfois, quelqu’un s’approche et s’assied à côté de nous.
Il ne demande rien.
Il ne cherche rien.
Il reste.
Et quelque chose tient.

Ce que l’on reçoit un jour, on le rend plus tard.

En devenant, pour quelqu’un, ce que la vie ne promet à personne.

Être là.
Être doux.
Être celui qui tient quand l’autre vacille.
Être cet endroit où la peur respire moins fort.

Les animaux ne sont pas des anges.
La vie sauvage n’est pas douce.

Mais ils gardent ce que nous laissons parfois s’échapper : le vrai.

Entre ce qu’ils sont et ce qu’ils donnent à voir, il n’y a pas d’écart.

Cette fidélité à l’essentiel n’efface pas la peine.
Elle la soutient.

Et parfois, cela suffit.

Les arbres, eux aussi, connaissent l’irréparable.
Ils ploient.
Ils cèdent parfois.

Ce qui est brisé ne repousse pas.

Alors ils vivent autour de leur blessure.
Ils la contournent.
Ils s’y ajustent.
Et continuent d’offrir de l’ombre avec ce qui leur reste.

Ils ne sont pas admirables parce qu’ils tiennent, mais parce qu’ils donnent encore après avoir cédé.

Ils nous apprennent que ce qui persiste
n’est pas ce qui est intact, mais ce qui aime encore, malgré la cassure.

Je ne nous souhaite pas une route épargnée.
La vie n’obéit à aucun vœu.

Je nous souhaite quelque chose de plus humble et de plus nécessaire : la présence.

La vie ne promet rien.
La présence, elle, tient parole.

Que, pour quelqu’un, cette année,
nous soyons la main qui retient la nuit
avant qu’elle n’emporte tout.

Et que, plus tard, quelqu’un puisse dire :
« Je tenais à peine.
Et pourtant, je suis resté debout.
Parce que je n’étais pas seul. »

Parce que nous avons laissé ses mots trembler.
Parce que nous avons pris sa main sans conditions.
Parce que nous avons laissé sa douleur traverser la nôtre, sans détourner le regard.

Et parfois, une seule douceur, une seule,
offerte au moment juste, suffit à changer le cours d’une vie.
La sienne.
La nôtre.
Ou les deux.

Alors, du fond du cœur, je vous souhaite cette lumière qui ne dépend de rien.

Celle qui passe, fragile et tenace, d’un cœur à l’autre, tant que nous veillons les uns sur les autres.

Et surtout, que la lumière que chacun porte ne s’éteigne dans aucun silence.

Que nous soyons, les uns pour les autres, ce qui adoucit la nuit, quand le jour tarde à venir.

Éric Domb

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11 décembre 2025

La Quatrième Voix du Jardin

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Pour ceux qui veulent comprendre ce que signifie vraiment construire quelque chose en Wallonie.

Chères Amies, Chers Amis de Pairi Daiza, voici une nouvelle Voix du Jardin. Elle commence par une photo et elle parle d’un hiver, d’un mensonge, d’un Jardin et d’une question simple :

A ma place que feriez-vous ?

La photo date de l’hiver 94–95 entre la première et la deuxième saison de Paradisio. La première année avait attiré bien moins de visiteurs que prévu. Cet hiver-là je savais que nous rouvririons au printemps. Je ne savais pas si nous survivrions jusqu’à l’automne suivant. Le Jardin est presque vide. Le froid a cette manière de rappeler que rien n’est acquis. Et à mes pieds deux petites truies que j’avais adoptées et qui, ces mois-là, me suivaient partout. Elles ne savaient rien. Elles ne demandaient rien. Elles étaient simplement là comme si leur présence seule refusait que le rêve s’arrête. Je n’avais pas de certitudes. Seulement ce chemin d’hiver, ces deux petites vies tout près de moi et l’envie fragile de continuer malgré la peur. La responsabilité d’avancer un pas après l’autre dans un Jardin où tout pouvait basculer. Voilà l’origine de Pairi Daiza, un geste de ténacité dans un hiver où rien ne promettait la suite.

Trente ans ont passé. Plus de trente millions de visiteurs sont venus ici. Je ne prends pas ce chiffre comme une réussite. Je le vois comme un témoignage, celui de personnes qui reviennent, qui amènent leurs enfants, qui confient un morceau de leur vie au Jardin. C’est cela pour moi la seule vraie mesure de ce que nous faisons.

Mais une chose n’a jamais changé, ici rien n’a été facile. Et rien ne l’est aujourd’hui. C’est dans ce contexte qu’un mot récemment a pris une ampleur disproportionnée, un mot lancé sans précaution, reproduit sans honnêteté, diffusé sans aucune conscience du tort qu’il allait semer. Ce mot était : « cadeau ».

On a dit que Pairi Daiza aurait reçu un cadeau de 11,5 millions d’euros pour un projet de parc aquatique d’un montant de 106,16 millions qui atteindra près de 125 millions une fois achevé. Le mot a circulé. Il s’est imposé. Il a insinué un soupçon. Pas sur un projet, sur des personnes. Et il faut l’écrire sans détour, ce n’était pas une erreur. C’était un mensonge, un mensonge répété assez longtemps pour que des gens de bonne foi finissent par y croire, un mensonge qui a laissé sous-entendre que ce montant serait allé dans la poche de deux actionnaires.

Pour beaucoup de familles 11,5 millions d’euros ne veulent rien dire. C’est une somme qui dépasse toute mesure quand on doit surveiller chaque dépense pour arriver au bout du mois. Quand les factures inquiètent, quand on recompte pour être sûr, quand on espère simplement qu’aucun imprévu ne viendra tout faire basculer, entendre que « 11,5 millions » auraient été offerts à deux personnes largement à l’abri du besoin crée un choc, une secousse mêlée d’injustice, de découragement et de cette question qui revient trop souvent, « Et nous alors, qui pense à nous ? »

C’est pour cela que ce mensonge a fait si mal, parce qu’il a pris des familles déjà fragiles et a laissé entendre que ce qu’il leur manque depuis si longtemps aurait été donné à deux individus. C’était faux et cela a blessé des gens qui ne le méritaient pas. Je ne peux pas le laisser dire.

Voici la vérité. La prime dont il est question n’est pas une faveur. Elle n’est pas décidée à la tête du client. Depuis des années la Wallonie applique un mécanisme identique pour toutes les grandes entreprises qui créent une nouvelle activité, investissent massivement et s’engagent à créer des emplois durables. En 2023 sous le gouvernement Di Rupo III l’administration a autorisé le début d’un investissement de 106,16 millions d’euros pour une nouvelle activité économique, un centre aquatique et la création de 275 emplois directs. Le dossier définitif a été introduit le 4 juin 2024 toujours sous ce même gouvernement. Il a été examiné par l’administration sur base d’une grille de critères que ce gouvernement avait lui-même fixés, retombées économiques, innovation, efforts de recherche et développement, création et qualité de l’emploi. Sur cette base et uniquement sur cette base le taux de l’aide a été calculé, 10,83 %. Pas plus. Pas moins. Et toujours sous conditions strictes. Le gouvernement suivant n’a rien « offert ». Il a simplement entériné la proposition de son administration comme il le fait pour tous les dossiers conformes aux règles. Et l’aide dont on parle tant n’a pas été versée. Pas un euro. Elle ne pourra l’être qu’au terme des années et seulement si toutes les conditions sont remplies. Rien n’a été donné. Tout devra être mérité.

Depuis 1993 Pairi Daiza a investi plus de 630 millions d’euros en Wallonie. Début 2026 ce sera 704 millions. Nous portons aujourd’hui 222 millions d’euros de dettes. Cette somme atteindra 401 millions avant de commencer à redescendre. Il faut presque de l’inconscience pour continuer à s’endetter autant en Wallonie quand on lit certains jours la manière dont ceux qui construisent y sont traités.

Et il y a une pensée qui me traverse parfois, même s’il me peine de l’avouer. Si ce Jardin avait été créé par un grand groupe américain, je sais très bien que personne ne l’attaquerait ainsi. On lui déroulerait le tapis rouge, on se féliciterait d’un « investissement étranger majeur », on parlerait de « rayonnement international », on soulignerait la création d’emplois, on saluerait la confiance d’un géant mondial dans notre région. Autrement dit les mêmes décisions administratives, les mêmes aides légales, les mêmes projets provoqueraient non pas la suspicion mais l’enthousiasme. C’est une étrange vérité de notre Wallonie, lorsqu’un acteur local prend des risques immenses, on le soupçonne. Quand un acteur étranger arrive, on l’applaudit. Et c’est précisément parce que je suis d’ici, parce que j’ai grandi avec ce Jardin, parce que je n’ai ni la puissance ni l’indifférence d’une multinationale, que certains se permettent ce qu’ils ne se permettraient jamais face à un géant venu d’ailleurs.

Depuis 2014 plus de 20 millions d’euros ont été consacrés à la préservation des espèces menacées.

L’an dernier le Jardin a généré, directement et indirectement, 145,2 millions d’euros pour l’économie, 125 millions de recettes fiscales pour le pays et permis à plus de 3 100 personnes de travailler. Cette année encore chacun de ces chiffres a continué d’augmenter.

Et malgré cela c’est nous que l’on a pris pour cible. Pendant que nous assumons la TVA, l’impôt des sociétés, les intérêts bancaires, les investissements lourds et un risque qui ne disparaît jamais, les deux principaux jardins zoologiques du nord du pays, eux, ne paient ni TVA sur leurs entrées ni impôt des sociétés, reçoivent des subsides de fonctionnement, des aides d’investissement et portent un endettement sans commune mesure avec le nôtre.

La distorsion est totale. D’un côté deux institutions exonérées et largement soutenues, dont les investissements sont financés presque sans dette. De l’autre un acteur privé qui assume TVA, impôts, risques, emprunts et qui doit en plus accueillir des milliers de visiteurs supplémentaires pour absorber des investissements qui bénéficient au pays tout entier.

Je ne leur souhaite aucun mal. Mais je demande simplement qu’on ne punisse pas celui qui porte le plus.

Et pourtant une autre décision vient s’ajouter à ce déséquilibre, la TVA sur les entrées des jardins zoologiques pourrait passer de 6 % à 12 %. Pour nous cette hausse annulerait

immédiatement l’adaptation prudente du ticket destinée à absorber les charges considérables liées à nos projets à venir. Si cette hausse entre en vigueur telle quelle Pairi Daiza assumera environ 82 % de toute la TVA sur les entrées du secteur zoologique belge. Un doublement de taxe dont l’essentiel reposerait sur un seul acteur. Il faudrait être naïf pour ne pas voir quel nom circule déjà, la taxe Pairi Daiza.

Et puis il y a ce que les chiffres ne diront jamais. Ce Jardin ne vit pas grâce aux colonnes d’un budget. Il vit grâce à des personnes. Des centaines de femmes et d’hommes dont les journées pour certains commencent avant l’aube et pour d’autres se terminent bien après le départ des visiteurs. Des soigneurs, des jardiniers, des artisans, des équipes d’accueil, de restauration, de maintenance, des jeunes qui apprennent, des anciens qui transmettent et aussi ceux que le public ne voit jamais, les équipes administratives, logistiques, techniques, les métiers discrets qui font tenir le Jardin chaque jour. Des familles entières vivent de ce travail.

Quand un mot injuste circule ce ne sont pas des bilans qu’il atteint. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont eux, leur engagement, leur fierté, leur dignité. Et cela je ne peux pas non plus le passer sous silence.

Aujourd’hui, à 65 ans, une question se présente. Le choix le plus simple serait de partir, tout céder, effacer les dettes qui me restent et quitter ce lieu en silence comme quelqu’un qui se détourne d’un rêve qu’il aime encore mais qu’il n’a plus la force de défendre.

L’autre choix serait de continuer. Continuer malgré l’injustice, malgré les attaques, malgré l’usure des années, malgré ce sentiment certains jours de revoir l’homme de l’hiver 94–95, seul dans un Jardin désert, cherchant la force d’un nouveau printemps.

Si je continue ce n’est ni par orgueil ni par obstination. C’est pour ceux qui travaillent ici, ces merveilleux compagnons de route qui portent le Jardin dans leurs gestes quotidiens, dans leurs efforts, leurs matins froids, leurs soirs trop longs et dont la fidélité silencieuse m’oblige plus que n’importe quelle règle écrite. C’est aussi pour nos visiteurs, ceux qui viennent poser un peu de leur vie entre les arbres, chercher une respiration, une beauté, un apaisement parfois même une manière de se réparer sans le dire.

C’est pour eux que cette question me retient et peut-être aussi oui parce que j’ai la naïveté de croire que je peux encore apporter quelque chose à ce Jardin qui m’a tant porté. Voilà pourquoi cette décision n’est pas simple et voilà pourquoi je vous la confie, comme on confie un choix difficile à un ami proche, à ma place que feriez-vous ?

Et si un jour vous entendez encore ce mot, le mot « cadeau », souvenez-vous seulement d’une chose, ce Jardin n’est né ni d’une facilité ni d’un avantage mais d’un hiver où il aurait pu disparaître.

Éric Domb

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28 novembre 2025

Pourquoi nous célébrons Noël ?

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Chères Amies et Amis de Pairi Daiza,

Nous avons tous, quelque part en nous, un souvenir de Noël.
Une lumière dans la nuit, une table partagée, un parfum d’enfance.
Ce n’est pas seulement une fête : c’est un lien.

On voudrait à présent remplacer Noël par vacances d’hiver.
Mais l’hiver n’est pas une fête : c’est une saison.
Noël, lui, est un élan.

Depuis quelque temps, les mots changent.
On gomme les prénoms, on efface les racines, on polit le langage jusqu’à en faire un miroir sans reflet.
Fêtes d’hiver, dit-on.
Mais ces mots sans mémoire n’évoquent ni l’espérance, ni la chaleur, ni la joie partagée.
Il ne reste alors que deux semaines de congé, sans âme ni chant.
Et peu à peu, sous prétexte de neutralité, on fait disparaître ce qui faisait battre le cœur des saisons : leurs symboles, leurs chants, leurs mots.
Et à force de vouloir tout aplanir, on finit par n’inclure que le vide.
Car une inclusion sans mémoire n’accueille plus personne : elle efface tout.

Et parfois, on va plus loin encore.
On pense rassembler en éliminant ce qui fait notre humanité.
On remplace les visages par des formes lisses, indistinctes, censées représenter tout le monde et qui, en réalité, ne ressemblent à personne.

Mais partout sur la planète – dans les villages du Sahel, les mégapoles d’Asie ou d’Amérique du Nord, les montagnes d’Amérique latine, les campagnes d’Europe, les archipels du Pacifique – ce sont les visages qui nous relient.

Un visage porte une histoire, la dignité, la lumière.

Effacer les visages pour ne blesser personne, c’est oublier que ce sont justement eux qui guérissent les blessures : le regard d’un enfant, le sourire d’une mère, la bienveillance d’un inconnu.

Les cultures diffèrent, les langues diffèrent.

Mais le visage est universel :
la première langue de l’humanité,
la première preuve de présence,
la première étincelle de paix.

Une société peut vivre sans croyance, mais pas sans ferveur.
Quand tout devient tiède, le monde perd sa musique.

Noël, c’est aussi la tendresse de nos origines.
Le sapin de notre enfance, ses boules fragiles, son odeur de forêt, les reflets des guirlandes sur les vitres givrées.
Ce n’était pas la richesse, c’était la promesse d’un instant où tout le monde, pour un soir, se tenait un peu plus près.

Et au centre de cette fête, il y a une crèche.
Pas un symbole de puissance, mais de pauvreté.
Une étable sans confort, le souffle des bêtes pour chaleur, un peu de paille pour berceau.
Une femme épuisée, un homme inquiet et dans leurs bras, un enfant fragile.
Rien de plus simple, rien de plus vrai.
Le message de Noël est peut-être là :
la lumière peut naître dans le froid,
et il suffit d’un cœur ouvert pour que la nuit s’illumine.

Ensemble, dans notre Jardin, nous célébrerons Noël.
Parce que cette fête parle d’amour, de naissance, de lumière.
Parce qu’elle honore la vie qui résiste au froid.
Parce qu’un monde qui a peur de ses propres mots finit par perdre son âme.

Notre Jardin accueillera aussi, dans quelques années, les traditions du Proche-Orient, berceau des trois grandes religions du Livre et des civilisations qui les ont précédées. Là aussi, nous célébrerons ce qui unit : la foi en la vie, la tendresse, la lumière partagée.

Et nous célébrerons la beauté des autres fêtes, dès qu’elles portent le même message : celui de la paix, de la bienveillance, du partage.
Qu’il s’agisse de Diwali, de Hanoukka, de l’Aïd al-Fitr ou du Nouvel An lunaire, toutes célèbrent la même victoire : la lumière intérieure qui résiste à la nuit.

La beauté du monde, c’est aussi sa diversité, pas son effacement.
Les croyances, lorsqu’elles sont habitées par l’amour, éclairent plus qu’elles ne séparent.
Elles rappellent que la lumière ne nous appartient pas : elle se partage.
Dans le regard d’un enfant, d’un animal, d’un inconnu, elle prend mille formes, toutes sacrées.

Partout, la lumière revient.
Noël en est un nom, mais elle en a mille.
C’est la flamme que les hommes, depuis la nuit des temps, protègent contre le vent : la vie plus forte que la peur.

Alors oui, dans notre Jardin, il y aura des sapins, des lampes et des chants de Noël.
Non pour imposer une foi, mais pour préserver ce qui réchauffe et rassemble.

Noël n’est pas un héritage à cacher.
C’est une promesse : garder la lumière vivante, même quand elle vacille.
Et si nous la gardons ensemble,
elle ne s’éteindra jamais.

Éric Domb

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21 novembre 2025

La deuxième voix du Jardin

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Chères Amies et Amis de Pairi Daiza,

La Voix du Jardin est un espace de parole simple.
Ni communiqué, ni discours, mais une confidence partagée.
Elle parle parfois du parc, parfois du monde, mais toujours depuis ce lieu vivant où la nature, les animaux et la beauté nous enseignent chaque jour quelque chose d’essentiel.

La beauté nous élève, comme une lumière qui passe de main en main.
Quand elle atteint le cœur, elle ne se contente pas d’émouvoir : elle transforme, elle éclaire et parfois, elle dérange, parce qu’elle met à nu le faux, le bruit, la vanité.
Elle rappelle que ce qui est beau ne trompe pas et que ce qui trompe n’est jamais beau.

Voici ma deuxième Voix du Jardin.

Récemment, un ami m’a envoyé le texte d’une pétition liée à des événements tragiques.
Un message bref, à la fois affectueux et insistant : « Tu signes ? Et tu partages ? ».
Je l’ai lue.
La présentation des choses était assez convaincante pour flatter les bons sentiments.
Une indignation éclatante, sincère peut-être, mais sans nuance.
Pas la plus mince fêlure, pas le moindre doute pour laisser passer la lumière.
Je le sens, nous vivons un temps où la nuance se retire sur la pointe des pieds, où il faut choisir son camp comme on brandit un drapeau.
Et cette fois encore, le message claquait comme un ordre : refuser de signer, c’était se dérober. Pire encore, c’était devenir complice de ce qu’on nous sommait de condamner.

Dire non à un ami proche, c’est comme se couper soi-même en deux : une part qui veut rester aimée, l’autre qui refuse de mentir.
On redoute le silence, le froid puis la distance qui s’installe.
Mais certaines fidélités exigent le devoir du refus.
J’ai ressenti de la tristesse à le décevoir et, plus encore, une révolte.
Non contre lui, mais contre cette posture morale qui confond la vertu et sa mise en scène.

Je n’ai pas signé.
Non par distance du monde, mais parce que ce texte ne voulait pas comprendre : il cherchait des coupables.
Il ne voulait pas convaincre, il voulait diviser.
Et je ne veux pas d’un monde où la colère se déguise en vertu, où la haine prend le visage de la morale.

Le simplisme séduit, la nuance exige de penser.
Le premier rassure, la seconde dérange.
Et la tyrannie du désir d’attirer l’attention à tout prix a peu à peu remplacé le souci de vérité.
L’époque s’indigne pour être vue.
Elle crie sa pureté pendant que le réel s’efface.
C’est une absence d’éthique qui interroge, non par méchanceté, mais par légèreté.
Et cette légèreté-là finit par peser très lourd.

J’essaie, comme beaucoup d’entre vous,
de nourrir les passions qui construisent
et de me protéger de celles qui consument.

La curiosité, la bienveillance, la soif de comprendre : voilà les vraies flammes.
Les autres – celles de la certitude, de l’extase du moi ou du ressentiment – brûlent tout autour d’elles.

J’ai voulu rester fidèle à ce que je crois juste :
que la sincérité se reconnaît à la beauté du geste
et que la beauté, toujours, révèle le vrai.
C’est elle, la boussole.
Quand un acte est beau, il est juste.
Quand il est laid, il ment.

La beauté d’un comportement œuvre en silence, dans les gestes qu’on ne montre pas.
Elle se reconnaît dans la fidélité quand plus rien n’oblige,
dans la douceur qui répond à la dureté du monde,
dans le pardon offert sans témoin,
dans le soin porté aux choses inutiles,
dans la constance de ceux qui tiennent parole,
qui agissent et qui aident quand personne ne regarde.
Ces comportements ont quelque chose de sacré : ils réparent sans bruit ce que la fureur abîme.
Là où la beauté subsiste, l’humanité tient encore.

Et la nature vit selon cette même vérité.
Le loup tue sans haine.
L’arbre se bat pour la lumière, puis, lorsqu’il tombe,
nourrit la terre où d’autres grandiront.
L’oiseau dérobe une branche, mais c’est pour bâtir un nid.
Le singe crie, mais c’est pour protéger son petit.
Rien n’y est gratuit, rien n’y est pour paraître.
Chaque acte coûte, mais il sert la vie.

Nous, les humains, avons gardé la force,
mais trop souvent perdu la beauté du geste.
Nous avons transformé le bien en théâtre et la vertu en exaltation de l’ego.

La beauté agit autrement.
Elle relie, elle restaure, elle protège.
Un vol d’oiseaux au crépuscule,
le pas d’une girafe,
le silence d’un enfant qui regarde :
tout ce qui est beau répare un peu le monde.

Et c’est peut-être cela, la Voix du Jardin :
redire que la beauté n’est pas un décor,
mais une vérité vivante qui oriente nos pas quand tout vacille.

Le faux brille, la beauté éclaire.
L’un s’épuise à paraître,
l’autre a choisi d’être.

Éric Domb

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7 novembre 2025

La première voix du Jardin

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Chers Amies et Amis de Pairi Daiza,
Je ressens aujourd’hui le besoin d’ouvrir une rubrique personnelle : La Voix du Jardin, là où la beauté éveille l’amour.
Ce sera ma voix, simplement.

Celle d’un homme qui, depuis trente ans, s’émeut chaque jour devant la beauté du monde et voudrait la partager davantage encore. Non plus seulement grâce à la découverte des animaux, des paysages, des minéraux, des architectures et oeuvres d’art qui illustrent cette beauté dans notre parc, mais aussi par les mots.

J’aimerais donc, de temps en temps, m’adresser directement à vous.
À ceux qui aiment Pairi Daiza, à ceux qui s’y promènent, s’y émerveillent, s’y apaisent.
Vous dire ce que j’y vois, ce que j’y apprends, ce que je ressens, humblement, comme un témoin privilégié de ce lien fragile et merveilleux entre les animaux et nous.

Cette première Voix du Jardin parle de cela : de la tendresse partagée, de la science qui confirme ce que le cœur savait déjà et de l’amour qui, un jour, devient protection.
Depuis cinquante ans, la science a bouleversé notre regard sur les animaux. Frans de Waal, Jane Goodall, Marc Bekoff, Temple Grandin, Jaak Panksepp, Carl Safina, E.O. Wilson…

Tous ont révélé ce que nous pressentions au fond du cœur : les animaux ressentent, aiment, s’attachent, se consolent, s’amusent, s’ennuient et parfois, pleurent. Leur monde intérieur existe.

Cette révolution donne aux parcs zoologiques un sens nouveau.
Un zoo ne vaut que s’il devient un lieu de rencontre, pas de possession.
Là où jadis l’on enfermait, on relie désormais.
Là où l’on montrait des espèces, on révèle des êtres.

Pairi Daiza est né de cette conviction : que la beauté n’a pas d’espèce.
Que le regard d’un orang-outan peut éveiller la même émotion qu’un sourire d’enfant.
Qu’entre une mère panda et une mère humaine, il n’y a qu’un seul langage : celui de la tendresse.
Et qu’en voyant vivre les animaux sans peur, l’homme se souvient de ce qu’il a perdu : la gratitude pour le miracle de la vie et partant, le pouvoir de s’émerveiller, en silence, devant la beauté du monde.

Certains voudraient abolir tous les zoos, comme on efface une faute ancienne.
Mais fermer ces lieux ne sauverait aucun animal.
Les espèces disparaissent non parce qu’on les observe, mais parce que nous détruisons les forêts où elles vivent, les mers où elles nagent, l’air qu’elles respirent.

Elles s’éteignent sous les tronçonneuses, sous les filets, sous le poids invisible de nos excès :
la déforestation, le changement climatique, la pollution, le commerce, l’indifférence.
Les réserves elles-mêmes suffoquent, assiégées par la faim, la pauvreté ou la guerre.

Alors que reste-t-il ?
Le lien.
Celui qui fait qu’un enfant, un jour, rencontre le regard d’un animal et comprend que ce monde-là le regarde aussi.
Ce jour-là, il devient gardien du vivant.

C’est cela, Pairi Daiza : un pont entre la science et l’émotion, entre la raison et la tendresse.

Là où la beauté éveille l’amour, et où l’amour, à son tour, protège la vie.

Éric Domb

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